Chirurgie pédiatrique : 40 ans à repousser les limites du possible
En quarante ans, la chirurgie pédiatrique s’est profondément transformée : progrès de l’imagerie et de l’anesthésie, essor des soins intensifs néonataux, cœlioscopie, hyperspécialisation et, aujourd’hui, chirurgie augmentée.
« La chirurgie mini-invasive a constitué l’une des grandes révolutions de ces dernières décennies. Mais les progrès de la chirurgie sont indissociables de ceux réalisés autour d’elle : mieux diagnostiquer, mieux anesthésier et mieux accompagner l’enfant ont autant transformé sa prise en charge que le geste opératoire lui-même. »
1986 : la chirurgie pédiatrique entre dans une nouvelle ère
L’histoire commence bien avant la construction de l’Hôpital des Enfants. À Bruxelles, un service autonome de chirurgie infantile existe à l’Hôpital Brugmann dès 1923. Au fil des décennies, la discipline se structure et se spécialise, notamment sous l’impulsion de chirurgiens comme François Moyson, Willy Grégoir ou, plus tard, Frank Collier et Marc-Henri De Laet. En 1974, François Moyson participe également à la création de la Belgian Association of Pediatric Surgery (BELAPS), signe que la chirurgie de l’enfant s’affirme progressivement comme une discipline à part entière.
Mais 1986 constitue une étape particulière. Avec l’ouverture de l’HUDERF, les différentes compétences nécessaires à la prise en charge des enfants sont réunies dans un même hôpital universitaire pédiatrique. Chirurgiens, pédiatres, anesthésistes, radiologues, néonatologues et réanimateurs travaillent désormais dans un environnement entièrement conçu autour de l’enfant.
Cette proximité va jouer un rôle essentiel dans les décennies suivantes. Car les progrès de la chirurgie pédiatrique ne reposent jamais uniquement sur l’évolution du geste opératoire. Pouvoir intervenir sur un nouveau-né de quelques jours suppose aussi de pouvoir l’anesthésier, assurer sa ventilation, contrôler sa température, lui apporter une nutrition adaptée et garantir une surveillance intensive avant et après l’intervention.
Des années 1980 à aujourd’hui : voir la maladie avant la naissance
L’une des transformations les plus profondes commence même avant l’ouverture de l’HUDERF. À partir de la fin des années 1970, le développement de l’échographie anténatale permet de découvrir pendant la grossesse certaines anomalies jusque-là diagnostiquées après la naissance. L’urologie pédiatrique est l’un des premiers domaines à être profondément bouleversé par cette nouvelle manière de voir.
Les performances de l’échographie progressent ensuite rapidement et sont complétées, dans certaines situations, par l’IRM fœtale. Des malformations digestives, urinaires ou thoraciques peuvent être suspectées ou diagnostiquées avant l’accouchement. Le changement est considérable : la naissance peut être organisée dans un environnement adapté et les différentes équipes peuvent anticiper ensemble les premières heures de vie.
« Pour certaines malformations, la prise en charge commence aujourd’hui avant même la naissance », souligne le Pr Pierre Lingier. Cette anticipation ne signifie pas nécessairement intervenir davantage. Au contraire, l’amélioration de l’imagerie et des connaissances permet aussi de mieux comprendre l’évolution naturelle d’une anomalie et de déterminer quand il faut opérer, mais aussi quand une intervention n’est pas nécessaire.
Dans le même temps, l’anesthésie pédiatrique, la ventilation, le monitorage, la nutrition parentérale et les soins intensifs néonataux progressent considérablement. Des nouveau-nés autrefois extrêmement difficiles à prendre en charge peuvent désormais bénéficier d’interventions complexes. La chirurgie néonatale illustre ainsi une caractéristique essentielle de cette histoire : chaque progrès réalisé au bloc opératoire dépend aussi des avancées accomplies autour de lui.
Années 1990-2000 : l’essor de la chirurgie mini-invasive
La deuxième grande transformation se joue dans les salles d’opération. Jusqu’aux années 1980 et au début des années 1990, accéder à l’abdomen ou au thorax nécessite encore généralement une chirurgie ouverte. Le développement de la cœlioscopie puis de la thoracoscopie va progressivement modifier cette pratique.
Une caméra et des instruments introduits à travers de petites incisions permettent au chirurgien d’opérer en regardant sur un écran. Le principe se développe d’abord chez l’adulte, mais son adaptation à l’enfant est loin d’être une simple question de taille. Il faut miniaturiser les instruments et apprendre à travailler dans des espaces extrêmement réduits, tout en tenant compte d’une physiologie particulièrement sensible chez le nourrisson et le nouveau-né.
À Bruxelles, les premières interventions pédiatriques mini-invasives apparaissent dès le début des années 1990. À l’HUDERF, les sources historiques situent à partir de 2001 le développement structuré de la cœlioscopie et du concept de MIS (Minimally Invasive Surgery).
« Pour ma génération, la chirurgie mini-invasive a probablement été la plus grande révolution technique. Des interventions qui nécessitaient auparavant une chirurgie ouverte peuvent aujourd’hui être réalisées à travers quelques millimètres, avec, selon les interventions, moins de douleur postopératoire, une récupération plus rapide et des cicatrices plus petites. », explique le Pr Pierre Lingier.
Cette évolution accompagne également le développement de la chirurgie de jour et d’une prise en charge plus structurée de la douleur, y compris après le retour à domicile. La chirurgie pédiatrique ne change donc pas seulement dans sa manière d’opérer : c’est progressivement tout le parcours de l’enfant autour de l’intervention qui évolue.
Des chirurgiens de plus en plus spécialisés
À mesure que les techniques progressent, le métier lui-même évolue. Historiquement très généraliste, la chirurgie pédiatrique se spécialise progressivement : chirurgie néonatale, digestive, thoracique et hépatobiliaire, urologie, oncologie chirurgicale ou transplantation rénale développent leurs propres expertises. Pour certaines pathologies rares ou complexes, l’expérience d’équipes spécialisées devient déterminante.
L’histoire de l’HUDERF accompagne cette évolution. En urologie, les travaux de Willy Grégoir, notamment autour de la réimplantation urétéro-vésicale, ont durablement marqué la discipline. Frank Collier développe ensuite l’urologie pédiatrique à l’Hôpital des Enfants et devient, en 1999, chef du Service de Chirurgie Urologique Pédiatrique. En chirurgie digestive, Marc-Henri De Laet, formé notamment au Great Ormond Street Hospital de Londres, participe lui aussi au développement d’une expertise pédiatrique spécialisée.
Cette spécialisation impose en retour de travailler davantage en réseau. En 2005, Frank Collier prend la tête du Département interhospitalier de chirurgie pédiatrique ULB-IRIS, destiné à mieux coordonner les activités chirurgicales pédiatriques entre plusieurs hôpitaux bruxellois. Cette logique de partage des expertises se poursuit aujourd’hui au sein de l’H.U.B, notamment entre l’HUDERF, l’Hôpital Erasme et l’Institut Jules Bordet pour les prises en charge les plus complexes.
Le parcours du Pr Pierre Lingier illustre cette circulation des compétences : formé à l’ULB et devenu spécialiste en chirurgie en 1996, il complète sa formation en chirurgie pédiatrique et néonatale à Necker-Enfants Malades à Paris, avant de développer une activité de chirurgie pédiatrique à Erasme puis de rejoindre l’HUDERF. Une trajectoire qui reflète l’évolution de la discipline : plus spécialisée dans ses compétences, mais aussi plus collective dans sa pratique.
2019 : un bloc opératoire pensé pour la chirurgie pédiatrique moderne
En 2019, l’inauguration du bâtiment Professeur Henri Vis marque une nouvelle étape pour l’HUDERF, avec un quartier opératoire moderne adapté aux exigences de la chirurgie et de l’anesthésie pédiatriques. Alors dirigé par le Pr Henri Steyaert, spécialiste de la chirurgie mini-invasive pédiatrique, le service poursuit le développement de ces nouvelles approches.
Le changement ne se limite pas aux équipements. En quarante ans, l’ensemble du parcours chirurgical a évolué : préparation avant l’intervention, anesthésie spécifiquement adaptée à l’enfant, prévention et traitement de la douleur, réveil, développement de la chirurgie de jour et retour plus rapide à domicile. La présence des parents et l’accompagnement de l’enfant occupent également une place croissante. L’objectif est à la fois de rendre les interventions plus sûres et de réduire autant que possible leurs conséquences physiques et émotionnelles.
Aujourd’hui : de la chirurgie mini-invasive à la chirurgie augmentée
Après la chirurgie mini-invasive, une nouvelle transformation se dessine. Pierre Lingier parle volontiers de « chirurgie augmentée » : une chirurgie dans laquelle les nouvelles technologies permettent de mieux connaître l’anatomie avant l’intervention et de guider toujours plus précisément le geste pendant l’opération.
L’imagerie tridimensionnelle permet déjà de reconstruire certaines anatomies complexes. La fluorescence peut aider à visualiser des structures difficiles à distinguer à l’œil nu. La robotique ouvre des perspectives pour effectuer des gestes très précis dans des espaces réduits, tandis que l’intelligence artificielle pourrait progressivement contribuer à l’analyse des images et à la préparation des interventions. Pour le chirurgien, il ne s’agit pas de déléguer son geste à la technologie, mais de disposer de nouveaux outils pour mieux voir, mieux préparer et mieux intervenir.
En quarante ans, la chirurgie pédiatrique à l’HUDERF aura ainsi connu plusieurs transformations majeures : le développement du diagnostic anténatal, les progrès de la chirurgie néonatale et de l’anesthésie, l’essor de la cœlioscopie, la spécialisation croissante des équipes et, aujourd’hui, l’arrivée de nouveaux outils d’imagerie et d’assistance au geste chirurgical.
Le fil conducteur, lui, n’a guère changé : comprendre plus tôt, intervenir plus précisément et limiter autant que possible l’impact de l’opération sur l’enfant. C’est cette recherche constante qui relie l’ouverture de l’HUDERF en 1986 à la chirurgie pédiatrique qui continue d’y évoluer aujourd’hui.
Service de chirurgie Pédiatrique Hôpital des Enfants (HUDERF)